Seiren

Dans la mythologie grecque, les sirènes (en grec ancien σειρήν / seirến) bien que vivant près des océans sont des créatures représentées avec des ailes ayant plutôt une morphologie d’oiseaux. (contrairement à la mythologie nordique où elles sont associés à des poissons. La langue anglaise marque bien la différence : mermaids pour les sirènes nordiques, Siren pour les sirènes grecques).

Cette série fait partie intégrante d’une réflexion et d’une démarche artistique plus globale que je porte sur l’image du corps de la femme dans l’imaginaire collectif et dans l’espace public. Le corps humain me fascine, j’aime prendre le temps de le contempler, comme un objet abstrait.
Le corps de la femme plus précisément me ramène à mon propre corps et aux rapports que j’entretiens avec lui. Comment je me regarde, comment je me compare aux autres corps.
Le regard que je porte sur le corps féminin ne m’est pas propre, c’est quelque chose qu’on m’a insidieusement inculqué : les images, la publicité, l’histoire de l’art… Le corps de la femme a toujours été un objet. D’admiration, de rejet, de comparaison.
Je peints à partir de modèle vivant. cela fait partie pour moi d’un processus de déconstruction des codes et des normes genrés et sexistes que la société à fait entrer dans ma tête. Je regarde un corps comme il est,  et pas comme on me le montre. Il y a des défauts, il est étrange, certaines poses ont l’air de le déformer. Peut être les jambes sont elles trop longues, peut être les cuisses trop grosses. Je peints tel quelle.

Pour la série Seiren, j’ai choisi un corps en particulier. Je l’ai choisi car ce modèle, involontairement, dérange ces codes : son physique, ses postures sont à une étrange frontière qui me touche. Elle répond à certaines normes, elle essaye ou pas parfois. C’est une personne que j’aime observer dans ses tentatives d’être « féminine » un jour et « masculine » un autre. Elle est pour moi une preuve que ces mots ne veulent rien dire, qu’ils sont juste des assignements codés d’une culture.
Ce corps me plait pour ce qu’il dégage que l’on range dans la case « masculin » et pour ce qu’il dégage que l’on range dans la case « féminin ».

Peindre la beauté du corps telle qu’elle est sous mes yeux me permet de lutter contre l’image du corps parfait qu’on a fait rentrer dans mon imaginaire et que je dessine instinctivement. Je cherche la beauté du corps, la beauté de tous les corps.

Les sirènes font partie de la mythologique ancienne, mais aussi de la mythologie contemporaine. Les femmes sont des sirènes, elles doivent être élégantes et séductrices, mais aussi pures et naturellement belles. Créatures pernicieuses et trompeuses, créatures désirables et tentatrices. Les sirènes que je peins sont hybrides, entre deux état, de femmes à oiseaux. Leur apparence est trouble, entre deux mondes.
Elles n’ont pas encore prix leur envol, elles ne sont pas tout à fait transformées, on ne sait pas très bien en quoi. Ce ne sont pas que des femmes. On ne sait si elles veulent séduire où si on les surprend. Des femmes libres, insaisissables, prêtes à se battre.

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Seiren – X-1 (extrait) @ClémentineAubry2016

 

« Tu rencontreras d’abord les Sirènes qui charment tous les hommes qui les approchent ; mais il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le reverront dans sa demeure, et ne se réjouiront. Les Sirènes le charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie, autour d’un grand amas d’ossements d’hommes et de peaux en putréfaction. »

(extrait du Chant XII de L’Odyssée)

 

«  Ce ne sont pas les incultes, mais les cultivés qui ne cessent de refuser la culture nouvelle. C’est au nom de Racine que l’on a refusé Hugo, au nom de Hugo, que l’on a refusé Mallarmé, au nom de Mallarmé que l’on a refusé les surréalistes, au nom des surréalistes que l’on refuse une poétique récente, qui renoue avec la rhétorique. Au nom de Raphaël que l’on a refusé Cézanne, et au nom de Cézanne que l’on refuse une peinture nouvelle de matière et de couleurs, sans géométrie.[…]
 Ce qui se cherche ne peut être appris comme ce qui est trouvé. Ce qui se cherche ne peut qu’être senti, touché, montré ».

Gaëtan Picon, directeur général des arts et des lettres, lors d’une conférence sur  «La culture et l’Etat » à Bethune le 19 janvier 1960.
Cité par Jean-Marc Adolphe, « Sur le fond d’Avignon », in Le cas Avignon 2005, éditions l’entretemps, p 129